Depuis deux ans, le WFX consacre une série d’articles à la santé mentale, reconnue comme « Grande cause nationale ». Cette dynamique met en lumière des évolutions importantes dans les pratiques du secteur, avec une attention croissante portée aux approches orientées rétablissement.
Parmi ces évolutions, la pair-aidance occupe une place singulière. Elle invite à reconnaître une ressource importante : le savoir issu du vécu de la personne.
Mais deux appellations circulent souvent l’une pour l’autre – « pair aidant » et « médiateur de santé pair » – sans que la distinction ne soit formellement établie. C’est l’un des points que nous éclaircissons dans cet article, avant de revenir sur ce qui fait de la pair-aidance bien plus qu’un outil d’accompagnement individuel : un véritable levier de transformation sociale.

1. La pair-aidance : reconnaître la valeur du savoir expérientiel
La pair-aidance repose sur un principe simple et profondément structurant : une personne peut s’appuyer sur son vécu pour soutenir d’autres personnes traversant des situations similaires.
Au cœur de cette approche se trouve le savoir expérientiel : un savoir construit à partir de l’expérience de vie, qui vient compléter les savoirs académiques et professionnels sans s’y substituer. Ce savoir n’est ni théorique ni abstrait : il est ancré dans des parcours, des cheminements, des apprentissages essentiels.
Dans les pratiques orientées rétablissement, ce savoir prend toute sa place. Il permet d’ouvrir de nouvelles perspectives, de nourrir l’espoir et de reconnaître que chaque personne dispose de ressources sur lesquelles s’appuyer.
Cette pratique ne naît pas avec sa professionnalisation. Elle s’inscrit dans une histoire plus ancienne d’entraide entre personnes partageant une expérience commune. Les groupes d’auto-support en constituent une expression importante : les personnes concernées s’y réunissent pour partager leurs expériences, leurs stratégies et leurs ressources, dans une logique d’entraide mutuelle.
En France, cette dynamique se retrouve notamment dans le mouvement associatif des personnes concernées et dans les Groupes d’entraide mutuelle (GEM). Dans ces espaces, l’entraide entre pairs permet de produire et de partager des savoirs pratiques issus de l’expérience.
Pour approfondir les fondements de cette pratique, retrouvez notre article consacré à la pair-aidance en santé mentale, publié dans le cadre de notre série sur la Grande cause nationale 2025.
2. Pair aidant, médiateur de santé pair : deux réalités à distinguer
Les deux termes sont souvent employés l’un pour l’autre, alors qu’ils ne recouvrent pas exactement la même réalité.
Le pair aidant est un terme générique. Il regroupe des pratiques et des statuts très variés : bénévolat, engagement associatif, intervention ponctuelle, poste salarié… Le pair aidant peut intervenir dans des champs très différents – santé mentale, addictions, maladies chroniques et cancérologie, handicap, précarité – et porter des appellations diverses selon les dispositifs : patient expert, pair émulateur, accompagnateur pair, entre autres. Ce qui les réunit, c’est la mobilisation d’un savoir expérientiel, quel que soit le degré de structuration ou de reconnaissance de la fonction.
Le médiateur de santé pair (MSP) désigne, lui, une forme actuellement mieux définie de la pair-aidance professionnelle développée dans le champ de la santé mentale. Le MSP est recruté comme salarié et intégré à une équipe. Il participe au travail collectif et mobilise son expérience du rétablissement comme une compétence professionnelle, dans le respect des règles de confidentialité et de partage d’informations applicables à son cadre d’exercice.
Le programme expérimental « Un chez-soi d’abord », lancé en France en 2011 et inspiré du modèle Housing First, constitue à cet égard un repère important. Destiné à accompagner vers et dans le logement des personnes sans domicile présentant notamment des troubles psychiques sévères, il prévoit la présence de travailleurs pairs salariés au sein d’équipes pluridisciplinaires. Leur expérience de la maladie, de la rue, des services ou du rétablissement devient ainsi une ressource mobilisée dans un cadre professionnel.
En 2012, les premiers médiateurs de santé pairs ont été formés dans le cadre du programme porté par le Centre collaborateur de l’Organisation mondiale de la santé pour la recherche et la formation en santé mentale (CCOMS). La première expérimentation associe recrutement salarié et formation universitaire.
En d’autres termes : tout médiateur de santé pair est un pair aidant, mais tous les pairs aidants ne sont pas médiateurs de santé pair.
3. Une pratique porteuse de transformation sociale
La pair-aidance ne se limite pas à une relation d’aide entre deux personnes. Elle porte en elle une dimension de transformation sociale qui dépasse largement le cadre de l’accompagnement individuel.
- Elle rééquilibre les rapports de savoir.
En reconnaissant le savoir expérientiel comme un savoir à part entière, aux côtés des savoirs académiques et professionnels, la pair-aidance vient interroger une hiérarchie longtemps installée entre celui qui sait et celui qui est accompagné. Elle ouvre la voie à une relation plus horizontale, fondée sur la coopération plutôt que sur la seule expertise technique.
- Elle transforme la place des personnes concernées, d’usagers à acteurs.
La pair-aidance s’inscrit dans un mouvement plus large de reconnaissance du pouvoir d’agir et de l’autodétermination des personnes accompagnées. Elle contribue à faire évoluer les organisations d’un modèle pensé « pour » les personnes vers un modèle construit « avec » elles, jusque dans la gouvernance, l’évaluation et l’amélioration continue des pratiques.
- Elle crée de véritables trajectoires d’inclusion professionnelle.
Pour des personnes dont le parcours de vie a pu être une source d’exclusion, la pair-aidance ouvre un accès concret à l’emploi et à la reconnaissance sociale. Ce qui pesait comme un frein devient une compétence reconnue, valorisée et rémunérée – un renversement à part entière.
- Elle fait évoluer les représentations sociales.
En rendant visibles des parcours de rétablissement, la pair-aidance participe à la déconstruction des représentations qui pèsent encore sur ces situations de vie. Chaque pair aidant en poste est, en soi, un témoignage vivant que le rétablissement et le rebond sont possibles.
Cette portée transformatrice dépasse d’ailleurs les frontières françaises. Les orientations internationales récentes insistent de plus en plus sur la nécessité de ne pas limiter les personnes concernées au témoignage ou à la consultation ponctuelle, mais de reconnaître leur expertise dans la conception, la mise en œuvre et l’évaluation des services.
4. Quel rôle dans les équipes ?
Au sein des équipes, les pairs aidants et médiateurs de santé pairs occupent une position singulière, à l’interface entre les personnes accompagnées et les professionnels. Cette place leur permet de partager une expérience de rétablissement, de soutenir les personnes dans leurs parcours, de faciliter la circulation de l’information entre les différents acteurs et de favoriser une lecture plus nuancée et incarnée des situations vécues.
Leur présence apporte un regard complémentaire qui enrichit les pratiques professionnelles, tout en invitant les équipes à interroger leurs propres postures et à développer des approches plus collaboratives.
Cette posture prend tout son sens dans le témoignage de Ramon Jimenez, médiateur en santé pair au sein du dispositif « Un chez soi d’abord » à Dijon et formateur au WFX. Il y raconte comment son vécu, sa posture et son expérience professionnelle nourrissent sa pratique au quotidien.
C’est aussi à cet endroit que la dimension de transformation sociale devient très concrète : faire entrer le savoir expérientiel dans une équipe ne consiste pas seulement à ajouter une nouvelle fonction. Cela peut modifier la manière dont une situation est comprise, dont les décisions sont élaborées et dont la parole des personnes accompagnées est prise en compte.
Cette transformation n’est cependant pas automatique. Elle suppose que le pair aidant puisse réellement exercer la spécificité de sa fonction, sans être réduit au rôle de témoin de son propre parcours ni, à l’inverse, être progressivement assimilé aux autres fonctions jusqu’à perdre ce qui fait la singularité de son regard.
5. Comment accéder à ces métiers ? Les différentes voies possibles
Il n’existe pas une voie unique pour devenir pair aidant ou médiateur de santé pair : plusieurs chemins coexistent, selon le champ d’intervention et le degré de professionnalisation recherché.
- La voie du recrutement puis de la formation en poste
C’est le principe du programme MSP porté par le CCOMS : la personne est d’abord recrutée comme salariée sur un poste de médiateur de santé pair, puis suit une formation universitaire dans le cadre de son emploi. Certaines Agences régionales de santé soutiennent financièrement la création de postes de MSP, parfois dans le cadre d’appels à projets.
- La voie universitaire diplômante
Les diplômes universitaires (DU), diplômes interuniversitaires (DIU), licences ou licences professionnelles permettent de se former à la pair-aidance ou à des formes de partenariat avec les personnes concernées. Les conditions d’accès et les débouchés diffèrent selon les formations.
- La voie de la formation professionnelle continue
La formation professionnelle continue est proposée par des organismes spécialisés qui conçoivent des parcours ciblés pour développer la posture de pair-aidance et préparer les équipes à l’accueil d’un travailleur pair. C’est dans cette dynamique que s’inscrivent une partie des formations conçues et animées par le WFX, en partenariat avec ESPER PRO, dispensées par des formateurs experts et directement concernés par la pair-aidance, garantissant ainsi l’authenticité et la pertinence des savoirs transmis.
- La reconnaissance de l’expérience
Selon la certification visée et les conditions fixées par l’université ou l’organisme certificateur, des dispositifs de validation des acquis peuvent permettre de faire reconnaître tout ou partie d’un parcours. Il n’existe cependant pas une certification nationale unique de « pair aidant » accessible automatiquement par VAE.
- Le modèle de plateforme de pair-aidance professionnalisante
Ce dispositif propose, de son côté, un parcours intégré couvrant l’ensemble du cycle professionnel : du repérage initial jusqu’à la mobilité professionnelle, en passant par le recrutement, l’accompagnement à la montée en compétences, le détachement et le replacement.
6. Quelques formations existantes en France
L’offre de formation s’est nettement étoffée. Voici quelques repères non exhaustifs – à vérifier directement auprès des établissements concernés, car les intitulés, calendriers et modalités peuvent évoluer :
- Licence professionnelle « Intervention sociale : accompagnement de publics spécifiques », parcours « Médiateur de santé-pair » – Université de Bordeaux.
- DU « Pair-aidance professionnelle en psychiatrie et santé mentale » – Université Grenoble Alpes.
- DU « Pair-aidance croisée : théories et pratiques situées » – Université de Tours.
- DU « La pair-aidance dans la médiation en santé mentale » – Aix-Marseille Université, conçu avec ESPER Pro et le Centre de formation au rétablissement (CoFoR), sous réserve de son ouverture selon les années universitaires.
- DU « Formation à la pair-aidance professionnelle pour favoriser le rétablissement en santé mentale » – Université de Limoges,
- DIU « Construire le partenariat patients-professionnels de santé » – Universités de Brest et Rennes. Cette formation développe le partenariat entre personnes concernées et professionnels et encourage notamment les candidatures en binôme.
Cette diversification traduit une professionnalisation progressive du secteur, qui s’accompagne d’une reconnaissance croissante – universitaire, institutionnelle et salariale – du savoir expérientiel.
7. Préparer les équipes à accueillir des travailleurs pairs
La formation ne concerne pas uniquement les futurs pairs aidants : elle est tout aussi essentielle pour les équipes qui les accueillent. Préparer cet accueil implique de clarifier les missions et le rôle du pair aidant, de reconnaître la valeur du savoir expérientiel et de créer un cadre favorable à une collaboration constructive.
Cette préparation est d’autant plus importante que la pair-aidance peut venir interroger les pratiques habituelles, la répartition des rôles et parfois les rapports de savoir et de pouvoir au sein des organisations. Accueillir un travailleur pair ne consiste pas seulement à préparer une personne à rejoindre une équipe : l’équipe et l’organisation doivent elles aussi être préparées à cette rencontre.
Conclusion
Distinguer les terminologies permet de mieux comprendre la diversité des chemins que peut prendre la pair-aidance en France, et la variété des formations qui y préparent. Mais retenir uniquement ces définitions et ces sigles reviendrait à passer à côté de l’essentiel : ce que ces métiers déplacent durablement dans la façon dont nos organisations pensent l’accompagnement, et dont notre société regarde les personnes qui les ont traversées.
Cette portée ne se décrète pas une fois pour toutes au moment du recrutement ou de l’obtention du diplôme : elle se construit et se consolide dans la durée, notamment par deux dispositifs. La supervision – un temps individuel avec un tiers qualifié, extérieur à l’équipe – permet au médiateur de santé pair de prendre du recul sur les situations rencontrées non pas pour apprendre au pair aidant comment il doit exercer son savoir expérientiel, ni pour faire valider celui-ci par une expertise extérieure, mais pour lui offrir, comme à d’autres professionnels, des espaces de recul, d’élaboration et de partage autour des situations rencontrées dans l’exercice de sa fonction. L’intervision, ces temps d’échange entre pairs occupant des fonctions similaires, permet de sortir de l’isolement conséquemment à un poste encore peu répandu dans la plupart des équipes et de continuer à faire évoluer collectivement les pratiques.
Mais ces dispositifs n’ont de sens que s’ils s’inscrivent dans un principe plus large : considérer le médiateur de santé pair comme n’importe quel autre professionnel de l’équipe. Ni comme un témoin que l’on solliciterait ponctuellement pour son parcours, ni comme une fonction à part qu’il faudrait ménager en permanence ou dispenser de certaines exigences professionnelles – mais comme un collègue à part entière, avec une définition de poste précise, des objectifs, un accès réel à la formation continue, une évaluation et une perspective d’évolution professionnelle.
C’est cette exigence ordinaire, autant que la reconnaissance de son parcours, qui donne au métier toute sa légitimité au sein d’une équipe.
C’est cette portée-là qui justifie d’y consacrer du temps, de la méthode et des moyens de formation – pour les futurs pairs aidants comme pour les équipes qui les accueillent. Les formations proposées par le WFX avec le soutien et l’expertise d’ESPER PRO s’inscrivent dans cette logique.

