Ramon Jimenez est médiateur en santé pair au sein du dispositif Un chez soi d’abord à Dijon. Son parcours croise une longue expérience dans le médico-social, un vécu personnel de rétablissement, des engagements bénévoles, et une conviction forte : la personne est actrice de son parcours de vie, de soins et de rétablissement.
Avant de devenir médiateur en santé pair, Ramon a travaillé pendant plus de quinze ans dans le médico-social, notamment au sein de l’Union départementale des associations familiales. Puis, en 2021, une rencontre avec un médiateur et plusieurs pairs lui fait découvrir Un chez soi d’abord. Il y reconnaît des valeurs qui résonnent avec son vécu : l’accès direct au logement, l’horizontalité, le respect des choix de la personne, l’attention portée à ses forces.
Aujourd’hui, Ramon est aussi formateur au WFX. Il souhaite contribuer à transmettre cette posture, à soutenir l’intégration des médiateurs en santé pairs dans les équipes, et à ouvrir des espaces où le savoir expérientiel trouve pleinement sa place.
À retenir en 4 points
- Devenir médiateur en santé pair, c’est faire de son vécu une ressource professionnelle, avec du recul, de la formation et une posture travaillée.
- Le métier repose sur l’horizontalité, l’écoute, le respect du rythme de la personne et la reconnaissance de ses forces.
- La pair-aidance ne consiste pas à « dire quoi faire », mais à soutenir le pouvoir d’agir de la personne, sans prendre sa place.
- Le WFX accompagne cette transmission, en lien fort avec Un chez soi d’abord, et le job coaching IPS.
1. Médiateur en santé pair : un métier né d’un parcours, mais pas seulement
Quand Ramon revient sur son histoire, il évoque deux dimensions indissociables : son parcours professionnel et son parcours personnel.
Pendant plus de quinze ans, il occupe des fonctions en gestion de services et en représentation politique.
« J’avais des responsabilités sur un plan départemental, régional et national. »
Mais cette vie, vue de l’extérieur comme stable, ne disait pas tout. Ramon parle de son vécu : des addictions sévères depuis l’adolescence, des psychotraumas, des chutes, des rechutes, un parcours de soins, et un long travail psychanalytique.
« J’étais accompagné, c’était le meilleur des accompagnements, par un psychanalyste pendant une bonne dizaine d’années. Et je pense que je lui dois ma survie. Dans tous les cas, ma survie psychique. »
Ce travail lui permet de vivre avec ce qui reste présent, sans le nier.
« Je vis avec, ça fait partie de moi et je l’accepte. Je suis dans une forme de résilience. »
Avant même de connaître le métier de médiateur en santé pair, Ramon est déjà engagé dans des formes d’entraide. Il participe à des espaces d’autosupport, notamment les Alcooliques Anonymes et les Narcotiques Anonymes. Il garde aussi des liens avec des personnes rencontrées en post-cure, qui l’appellent lorsqu’elles ont besoin de parler.
« On avait vécu des choses à peu près similaires. Donc il y avait des choses déjà en moi qui étaient effectivement présentes. Je ne pensais pas qu’on pouvait en faire un métier. »
2. Comment devient-on médiateur en santé pair ?
En 2021, Ramon rencontre un médiateur et un groupe de pairs qui lui parlent du dispositif Un chez soi d’abord. Cette rencontre agit comme un point de bascule. Il découvre qu’il existe un métier qui donne une place professionnelle à ce qu’il portait déjà dans l’engagement bénévole : la transmission, l’écoute, le soutien entre personnes ayant traversé des situations proches.
« Il y avait un métier qui existait, avec l’accès direct au logement, avec des valeurs qui me convenaient. »
Il postule alors à un CDD au sein du Un chez soi d’abord de Dijon. En parallèle, il termine une certification de patient expert en addictologie auprès de l’AP-HP. Ce qui l’accroche, c’est le changement de paradigme.
« C’est ça qui me plaisait au regard de ce que j’avais pu traverser, dans le soin notamment. »
Ramon le dit clairement : il n’a pas suivi de formation initiale spécifique à la pair-aidance avant d’entrer dans le métier. Son parcours est atypique : sciences politiques, sociologie, médico-social, enseignement, documentation personnelle, participation à des espaces de réflexion.
Il participe aujourd’hui à des groupes de travail de la Haute Autorité de santé sur la pair-aidance, le savoir expérientiel et la participation des personnes concernées. Cette trajectoire nourrit une posture faite d’expérience, de recul, de curiosité et d’humilité.
« J’ai essayé de me documenter, d’avoir un regard un peu intéressé, curieux, critique dans les deux sens du terme. »
À celles et ceux qui se demandent par où commencer, Ramon donne un conseil très concret : observer, rencontrer, faire l’expérience du terrain.
« La première chose que je trouve intéressante, c’est l’observation et le bénévolat. »
Puis vient la formation, sous des formes diverses, selon les parcours et les possibilités.
3. Que fait concrètement un médiateur en santé pair ?
Pour Ramon, la médiation en santé paire propose d’abord un autre regard sur les personnes concernées.
Ce changement se traduit dans la relation. Le médiateur en santé pair ne se place pas au-dessus de la personne. Il crée un espace d’horizontalité, où la parole de la personne est pleinement reconnue, et où son parcours ne lui est pas confisqué.
« L’horizontalité, pour moi, elle est extrêmement importante. »
Ramon insiste sur ce point : la personne reste autrice et actrice de son parcours de vie, de soins et de rétablissement.
« Le fait d’associer au maximum la parole des personnes, de ne pas être dépositaire du parcours de la personne, mais que c’est la personne elle-même qui est la propre actrice de son parcours de vie, de soins, et de respecter ses choix, c’était quelque chose que je n’appréhendais pas ou très peu. »
Dans cette posture, le médiateur en santé pair ne vient pas avec une « vérité révélée ». Il aide la personne à retrouver ses propres appuis, ses propres ressources, ses propres choix.
« Être dans la capacité d’écouter, dans la capacité de pouvoir effectuer des entretiens motivationnels, de pouvoir creuser avec eux, à la place de dire : j’ai la vérité révélée, je vais te dire comment il faut faire camarade. »
4. Pourquoi « l’approche par les forces » change la relation
Ramon relie fortement son métier à l’approche par les forces, une formation proposée par le WFX avec des intervenants québécois à laquelle il a participé. Ce qui l’a marqué : ne plus regarder d’abord ce qui bloque, ce qui manque ou ce qui semble empêcher, mais chercher ce qui peut être mobilisé.
« On parle essentiellement de freins, on ne voit que le côté un peu obscur des choses. Et je trouve que changer de paradigme, en travaillant sur les forces de la personne, qu’est-ce qu’elle peut mobiliser, et voir le côté positif, c’est quelque chose d’essentiel. »
Cette attention aux forces ne nie pas les situations vécues, ni les souffrances, ni les troubles. Elle ouvre un autre point d’appui : l’espoir, le pouvoir d’agir, la possibilité de se remettre en mouvement.
« À chaque fois, systématiquement, apporter de l’espoir, apporter des choses qui peuvent effectivement mobiliser les personnes. »
C’est là que la médiation en santé pair rejoint pleinement les pratiques orientées rétablissement : la personne n’a pas à attendre que tout soit « réglé » pour avancer dans ce qui compte pour elle. Comme dans le job coaching IPS, l’enjeu est de soutenir l’action, le choix, le mouvement, au rythme de la personne.
5. Le premier outil du médiateur : sa posture
Quand Ramon parle de son métier, il évoque des outils : la grille RSA, le plan d’action, le projet rétablissement, le plan de crise, les directives anticipées en santé mentale. Ces supports comptent. Ils aident à structurer, à ouvrir des pistes, à accompagner les personnes dans leurs propres choix.
Mais pour lui, ils ne remplacent jamais la posture.
« Le meilleur outil, en tous les cas que je vois dans ce que je fais au quotidien, c’est moi. C’est ce que je suis, c’est ce que je dégage. »
Cette phrase résume une dimension essentielle de la médiation en santé pair : le savoir expérientiel s’incarne, se travaille, se partage avec prudence, avec justesse, avec une attention constante à ce que la relation produit.
Ramon parle d’un espace où chacun peut recevoir et apporter.
« Moi je reçois aussi beaucoup, même les jeunes de 18 ans que je peux accompagner dans le cadre du Chez Soi Jeune, ils m’apportent. Et je leur dis : vous m’apportez les gars, il n’y a pas que moi, ça marche dans les deux sens. »
Il parle de « don et contre-don », de ce qui circule dans la relation, de ce qui transforme aussi le professionnel. Ce qu’il transmet, au fond, c’est une manière d’être en présence : soutenir sans prendre la place, écouter sans juger, refléter sans imposer.

6. Se former, être supervisé, ne pas rester seul
Ramon tient ensemble deux idées parfois présentées comme opposées : la valeur du vécu et la nécessité de se former.
Il connaît les questionnements autour de la formation des médiateurs en santé pairs. Certains craignent qu’une formation trop académique vienne dénaturer la spontanéité, ou poser un niveau d’exigence qui éloignerait certaines personnes du métier. Ramon entend ces questions, mais refuse de les opposer trop simplement.
« Moi je pense que les deux, ce n’est pas incompatible. Chacun doit puiser les choses là où elles sont. »
Pour lui, la formation est importante, non pas pour normaliser les parcours, mais pour conforter la posture et permettre de prendre du recul.
« Au-delà d’un apport théorique, c’est réfléchir vraiment sur sa posture. »
Il insiste aussi sur l’importance de l’intervision entre pairs et de la supervision avec les collègues. Le métier expose. Il met en contact avec la souffrance de l’autre. Il peut réveiller des résonances, créer de la fatigue compassionnelle, demander une grande vigilance.
« On s’expose également, on reçoit en reflet aussi la souffrance de l’autre. Il y a une espèce de fatigue compassionnelle qui est là, qui est présente, et il faut savoir aussi se préserver, se prémunir. »
D’où l’importance de ne pas rester seul.
7. Ce que ce métier peut produire : des « petites victoires »
À Dijon, Ramon participe à une dynamique collective autour d’une maison du rétablissement, ouverte depuis environ un an. Une grande maison mise à disposition par la mairie, pensée comme un lieu à faire vivre avec les personnes concernées et les réseaux du territoire.
« C’est un lieu où on souhaiterait que les locataires, les personnes concernées, mais au-delà même avec d’autres réseaux, puissent monter en compétence. »
Ramon imagine des projets autour de la santé communautaire, des directives anticipées, des mesures de protection, de la gestion du budget. Mais il insiste : ces projets doivent être coportés.
« J’ai envie qu’elles soient copartagées et coportées avec les locataires. »
Dans son quotidien, Ramon repère aussi des « petites victoires ». Des évolutions que les jeunes eux-mêmes partagent. Des personnes qui se projettent à leur tour vers la médiation en santé paire ou vers le champ social.
« J’ai trois jeunes, par exemple, sur les 34, qui veulent devenir médiateurs, ou dans tous les cas, se rapprocher du milieu du social et de l’accompagnement. »
Ces signes montrent ce que peut produire une relation non jugeante, ancrée dans l’écoute, le respect de la temporalité et la reconnaissance des forces.
8. Pourquoi Ramon devient formateur au WFX
Le lien entre Ramon et le WFX s’est construit autour de rencontres, de formations, et d’un plaisir partagé pour la transmission. Il évoque notamment une première formation à Poitiers, en février, à laquelle il participe avec Vincent Commaille.
« C’était découvrir, participer en tous les cas avec Vincent Commaille. Et maintenant, c’est de venir effectuer de la formation avec le WFX. »
Ramon fait désormais partie des formateurs du WFX. Il souhaite s’investir dans la transmission, le partage d’outils, mais aussi dans une réflexion plus large : comment accueillir, intégrer et accompagner les médiateurs en santé pairs dans les équipes ?
« Aujourd’hui, on est encore au balbutiement. Comment on intègre, comment on prépare les équipes, comment on intègre les médiateurs. »
Son objectif : contribuer à structurer un parcours d’accueil et d’accompagnement, qui pourrait commencer par du bénévolat et de l’observation, puis se poursuivre par de la formation et une intégration progressive dans une équipe pluridisciplinaire.
Le parcours de Ramon éclaire concrètement ce que peut être le métier de médiateur en santé pair : une pratique fondée sur le vécu, mais aussi sur la posture, la formation, l’intervision, la supervision et le respect profond du parcours de la personne.
Pour celles et ceux qui s’interrogent sur ce métier, Ramon donne une piste simple : commencer par observer, rencontrer, faire du bénévolat, se former, et ne pas rester seul. Car devenir médiateur en santé pair, ce n’est pas seulement avoir traversé une expérience. C’est apprendre à en faire une ressource ajustée, au service de la relation.